Proposition de contribution à la réforme de l’Etat

 

Michel Kochoyan, directeur de recherche au CNRS et 

Jean Rossier, Professeur à l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles (ESPCI) de la Ville  

de Paris. 

 

Un doctorat pour accéder aux grands corps de l’Etat.

 

L’exception française 

 

Dans le monde entier, le doctorat (PhD pour les anglo-saxons) est le diplôme le plus élevé délivré par l’enseignement supérieur. C’est aussi un des diplômes les plus prisés dans les entreprises privées comme dans le secteur public. La France, pourtant, a deux fois moins de docteurs en activité que les autres pays industrialisés. Revoilà l’exception française! Le doctorat n’y est que peu reconnu et la grande majorité de nos docteurs peinent à trouver des emplois à la mesure de leur qualification, si ce n’est dans la recherche publique ou dans l’enseignement supérieur qui ne peuvent en accueillir que 10 à 20%. Pour se convaincre de cette spécificité nationale, il suffit de consulter le CV des 6 membres du directoire de la banque centrale européenne : tous, à l’exception de notre représentant, mentionnent comme diplôme supérieur un doctorat en économie. http://www.ecb.int/ecb/orga/decisions/eb/html/index.fr.html

 

Cette situation est une conséquence directe de la dichotomie de notre système d’enseignement supérieur, partagé entre Grandes Ecoles et Universités. Jusqu’à très récemment, un diplômé d’une Grande Ecole qui poursuivait sa formation par une thèse passait au mieux pour un original qui perdait un peu son temps. Et après tout, cela n’est il pas justifié, n’avons nous pas réussi les centrales nucléaires, l’airbus, la fusée Ariane, les TGV avec nos ingénieurs? Quel besoin aurions-nous, si ce n’est d’harmoniser les parcours universitaires au niveau européen, de calquer nos échelles de diplômes sur celles de nos voisins ?  

Le chaînon manquant

 

La plupart des succès français ont été obtenus certes par des avancées technologiques majeures, mais dans des domaines où les bases scientifiques étaient déjà bien établies. Ceci a permis à l’Etat de jouer un rôle de programmation déterminant dans le choix et la mise en oeuvre des programmes de recherche et de développement et, si nécessaire, dans l’adaptation des formations dispensées par les Grandes Ecoles. Il faut cependant se pencher sur les récents échecs français dans le domaine de l’électronique, des biotechnologies et de l’internet. Dans ces trois cas, les délais entre les découvertes scientifiques princeps (pour faire court en physique des semi- conducteurs, en biologie moléculaire et en informatique) et le développement des applications ont été très réduits et notre système français a singulièrement manqué de réactivité. Pour rester compétitif, il faut favoriser un couplage rapide et fort entre recherche, enseignement supérieur et entreprise. Ce couplage est  assuré dans la plupart des pays développés par les jeunes docteurs.

Il est de bon ton de vilipender la difficulté persistante des acteurs de la recherche publique à valoriser leurs découvertes. La faiblesse des relais entre la recherche académique et le monde industriel est avérée. Pour l’essentiel la fluidité entre les deux  mondes est assurée par les jeunes docteurs, mais aussi par ceux plus âgés qui ont gardé de leur formation initiale une bonne connaissance du milieu académique et de nombreux contacts en son sein.

La force vive des laboratoires

 

Si un tiers du budget des Grandes Ecoles est consacré à la recherche, le nombre des ingénieurs poursuivant leur formation par un doctorat reste encore bien trop faible (15% à l’Ecole Polytechnique et beaucoup moins dans les autres écoles). L’absence de plus-value du diplôme et le salaire généralement dérisoire alloué aux doctorants suffisent à expliquer cette situation.  

 

Pourtant nous gagnerions à repositionner le doctorat au sommet de la hiérarchie des diplômes. Pour la formation de ses élites, notre pays s’appuie trop exclusivement sur un mode de sélection- privilégiant l’alliance de l’esprit « français », brillant et rapide, et de l’excellence scolaire- qui a fini par être détourné au bénéfice quasi-exclusif des classes sociales supérieures. Peu de place dans ce système pour distinguer l’imagination et la créativité, qui sont l’essence même d’un travail de thèse. Peu de place non plus pour «l’éthique méthodique du doute» qui constitue le caractère unique de la pratique de la recherche : d’abord chercher les faits qui contredisent son hypothèse plutôt que ceux qui la confortent!  

 

Ensuite, la thèse est un premier emploi, et un emploi vital pour que la recherche continue d’exister. Ce sont les jeunes doctorants et post-doctorants qui amènent la fraîcheur et l’enthousiasme indispensables aux laboratoires. Les Etats Unis, qui vont chercher plus de la moitié des leurs aux quatre coins du monde, l’ont compris depuis longtemps. Tous les docteurs formés ne resteront pas dans la recherche, mais les quelques années de jeunesse qu’ils y auront consacrées représentent un investissement peu coûteux que notre pays se doit de privilégier.  

Et si l’Etat montrait l’exemple?

 

Repenser la place du doctorat  dans la formation est devenue une nécessité pour entrer dans l’économie de la connaissance et de l’innovation. L’Etat pourrait montrer l’exemple et se décider à réserver ses plus hautes fonctions aux titulaires d’un doctorat. Nul besoin pour cela de bouleverser les modes de sélection de nos écoles. Les meilleurs énarques continueront à aller dans les grands corps administratifs, mais après une thèse en droit, en sociologie, en sciences économiques, ou en d’autres disciplines y compris les disciplines artistiques. Les plus brillants des polytechniciens feront de même et rejoindront les grands corps techniques après quelques années passées dans des laboratoires. En terme du budget de l’Etat, notre proposition a l’avantage de ne pas coûter grand-chose.

 

Nous entendons déjà des esprits chagrins : cette proposition va allonger les temps de formation. La France a été initiatrice du processus européen d’unification de la durée des études supérieures connu sous le vocable LMD ou trois ans de licence, deux de maîtrise et trois de thèse. Huit ans d’études supérieures, est ce trop pour former les cadres supérieurs de la nation ? Sans oublier que les années de doctorat ne sont plus vraiment des années d’étude et sont très productives pour la compétitivité de notre pays (un service civique en quelque sorte). En prime, il n’est pas impossible qu’à terme, cette mesure provoque les évolutions nécessaires pour clore en douceur et par le haut, l’éternel problème de la convergence entre Grandes Ecoles et Universités, mais ceci est un autre débat.